Aux sources d’une carte : « Les pertes de la campagne de Russie »

Une fois n’est pas coutume, LaContempo.fr ne vous propose pas une infographie mais un court billet sur l’une des plus célèbres œuvres graphiques de l’histoire contemporaine : la Carte figurative des pertes successives en hommes de l’armée française dans la campagne de Russie 1812-1813, dressée par Charles Minard en 1869.

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Charles Minard, Carte figurative des pertes successives en hommes de l’armée française dans la campagne de Russie 1812-1813, 1869 (Source : GallicaBNF)

Une représentation graphique exceptionnelle

La carte de Charles Minard est considérée comme un chef-d’œuvre car elle combine plusieurs variables concernant l’évolution des effectifs de la Grande Armée durant la campagne de Russie (1812-1813) :

  • La chronologie ;
  • Les indications topographiques, cours d’eau et villes ;
  • Les distances ;
  • Les températures ;
  • Le nombre de survivants ou plus exactement le « nombre d’hommes présents », c’est-à-dire logiquement les effectifs de l’armée une fois défalqués les morts, les prisonniers, les blessés et les malades (?) ou les déserteurs (?).

En outre, la représentation adoptée par Charles Minard permet une compréhension rapide et aisée de l’événement historique. Selon Étienne-Jules Marey, la carte « semble défier la plume de l’historien » (Étienne-Jules Marey, La méthode graphique dans les sciences expérimentales et principalement en physiologie et en médecine, 1878).

Le graphique offre une visualisation instantanée de la taille de  la troupe au fur et à mesure de son avance. Les divers tronçons nous montrent les trajectoires suivies par certains détachements. L’avancée des troupes en Russie est dessinée en brun, du passage du Niémen jusqu’à Moscou. La retraite est figurée en noir. La différenciation à l’aide de diverses couleurs autorise une comparaison entre les deux moments de la campagne. On constate notamment que la Grande Armée perd beaucoup plus d’effectifs lors de l’offensive. Dans son ouvrage Des tableaux graphiques et des cartes figuratives (1862, p. 3), Charles Minard explique sa démarche :

« À l’avantage d’une évaluation instantanée du rapport des résultats statistiques, les cartes figuratives joignent celui de faire juger de leur ensemble d’un seul coup d’œil« .

Le cartographe utilise ici une méthode de figuration largement utilisée de nos jours dans les diagrammes de flux et consistant à varier la taille des segments proportionnellement à l’évolution des quantités. L’ingénieur irlandais Matthew Sankey (1853-1926) a donné son nom à ce type de diagramme après avoir figuré l’efficacité énergétique d’une machine à vapeur en 1898.

 

JIE_Sankey_V5_Fig1

Sankey Diagram drawn by M. H. Sankey,

extracted from « The Thermal Efficiency Of Steam Engines », 1898

Les données exploitées par Charles Minard

Dans le cartouche supérieur du document, le cartographe énumère très succinctement ses sources :

« Les renseignements qui ont servi à dresser la carte ont été puisés dans les ouvrages de MM. Thiers, Ségur, Fezensac, de Chambray et le journal inédit de Jacob, pharmacien de l’armée« .

Voici plus précisément les ouvrages dans lesquels Charles Minard a puisé ses données :

  1. Adolphe Thiers, Histoire du Consulat et l’Empire faisant suite à l’Histoire de la Révolution française, publiée en plusieurs tomes entre 1845 et 1862. Il faut ajouter à cette œuvre un atlas intitulé Campagnes des Français sous le Consulat et l’Empire : album de cinquante-deux batailles et cent portraits des maréchaux, généraux et personnages les plus illustres de l’époque. Il s’agit sans doute de sa source principale.
  2. Philippe-Paul de Ségur, Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l’année 1812, publiée en 1824. L’auteur de cet ouvrage était un aide de camp de l’empereur lors de la campagne. Dès sa publication, ce livre rencontre une audience importante mais il est aussi très critiqué par les bonapartistes, en particulier par le général Gaspard Gourgaud, autre aide de camp de Napoléon. Ce dernier rédige en 1825 sa version des faits dans son Napoléon et la Grande Armée ou Examen critique de l’ouvrage de M. le comte Ph. de Ségur.
  3. Raymond de Montesquiou-Fezensac, Journal de la campagne de Russie en 1812. Officier durant l’expédition, il commande un régiment d’infanterie à la Moskowa et participe à la retraite de Russie.
  4. Georges de Chambray, Histoire de l’expédition de Russie, publiée en 1823. L’officier d’artillerie a été fait prisonnier en Russie.
  5. Pierre-Irénée Jacob, Le journal d’un pharmacien de la Grande Armée. Ce journal a été édité dans les années 1960 dans les numéros 190 et 191 de la Revue d’histoire de la pharmacie. L’édition est précédée d’une introduction historique.

Les chiffres de la carte

D’après la carte, si 422000 soldats franchissent le Niémen au début de la campagne, seuls 10000 sont encore « présents » en 1813, soit une différence de 412000 soldats morts, prisonniers ou peut-être encore déserteurs ; Minard reste malheureusement flou sur la notion de « pertes ». Thiers avance quant à lui le chiffre de 438000 hommes perdus dont 100000 prisonniers. Toutefois, les données de Minard rejoignent les chiffres aujourd’hui communément admis sur les pertes, à savoir un minimum de 200000 morts, de 150000 à 200000 prisonniers et 60000 déserteurs. De même, les historiens estiment à 104000 le nombre de soldats quittant Moscou en octobre. D’après Marie-Pierre Frey (2012), « moins d’une semaine après le passage de la Berezina, la Grande Armée ne compte plus que 15000 soldats, et 35000 à 40000 traînards ».

Mais le diagramme comporte néanmoins des biais. Ainsi, lors de l’offensive, Minard n’identifie pas les soldats qui demeurent en garnison dans les villes occupées. Sont-ils donc comptabilisés avec les pertes ? Par exemple, en 1798, Napoléon, en route pour l’Égypte, laisse près de 4000 hommes sur l’île de Malte. Ensuite, les chiffres ne prennent pas en compte les flux comme d’éventuels renforts. De même, la carte ne mentionne pas les hommes convalescents dont l’absence n’est, pour certains, que provisoire car ils peuvent rejoindre les effectifs.

Probablement que l’objectif de Charles Minard n’était pas de respecter une parfaite rigueur scientifique mais bien plus de montrer, par un procédé graphique et par l’importance des pertes, l’horreur de la campagne. Sans doute est-ce aussi pour cela que la carte est associée à un autre diagramme représentant la campagne d’Hannibal en 218 av. J.-C. Enfin, signalons que la nécrologie de l’ingénieur des ponts et chaussées nous apprend que celui-ci a vécu de très près des combats lorsqu’il était en poste, en 1813, dans le port d’Anvers assiégé et bombardé par les Prussiens (Victorin Chevallier, « Notice nécrologique sur M. Minard, inspecteur général des ponts et chaussées, en retraite », dans Annales des ponts et chaussées, 2e sem. 1871, p. 1–22).

Pour aller plus loin :

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